
Avec plusieurs succès à son actif dans les simulations de course, le britannique Geoff Crammond se lance dans la suite de son Grand Prix. En cherchant à repousser les limites, le designer crée ici l’un des plus grands jeux de la décennie. 1996 fut placée sous le signe du simracing.
1994 : Alesi, Letho, Montermini, Lamy ou encore Wendlinger se blessent gravement, Ratzenberger et Senna trouvent la mort, la F1 n’est qu’un drame constant. Retirer toutes les aides au pilotages d’un coup tout en augmentant la vitesse, c’était déjà stupide mais ne pas adapter la sécurité en conséquence, c’était de l’inconscience. Les changements pour 1995 sont drastiques et tout le monde veut passer à autre chose.
Mais pendant ce temps, un anglais de 41 ans travaille dans son coin sur son nouveau jeu.
Jamais mieux servi que par soi-même
Geoff Crammond était à l’origine de REVS en 1985, une simulation de course basée sur la F3 britannique. Le jeu ne possède qu’un circuit et sort sur BBC Micro, uniquement au Royaume-Uni. Immédiatement, le jeu brille par son réalisme pour l’époque alors que les jeux sont habituellement extrêmement arcade, cherchant le fun sans pousser les limites techniques.

Le petit succès commercial et critique qui découle de sa tentative pousse Microprose, l’un des plus grands éditeurs des années 80-90, à lui donner sa chance. Le nouveau passionné développe alors Stunt Car Racer avant de lancer sa série la plus connue, Grand Prix. Sorti en 1991, il revient à la simulation en couvrant la saison de F1 1991… ou pas. En effet, les droits sont toujours un jeu de chaises musicales sauf que chacune est celle de Larcher au Sénat. Les équipes sont aux bonnes couleurs mais tous les noms ont cette odeur de PES. Le succès est total et c’est facilement explicable. Seul designer à bord, Crammond met à profit son diplôme en physique pour permettre un gameplay incomparable à tous ses camarades. Usure des pneus, dégâts, IA qui ne se contente pas de rouler par-dessus le joueur, utilisation de données officielles pour reproduire au mieux les circuits… Il fait tout mieux que tout le monde. Mais pourtant, aujourd’hui, il est plutôt oublié, pourquoi ? La réponse arrive 5 ans plus tard avec sa suite, Grand Prix 2.
Les problèmes viennent avant la leçon
3 ans de développement arrivent enfin à leur terme avec une sortie sur PC en 1996. GP2 comme il est vite raccourci prend tout le monde de court. Papyrus, grand développeur américain de simulation de course concernant les championnats outre-Atlantique, deviennent presque obsolètes en un coup de vent. Pour commencer, les licences officielles sont cette fois de la partie… avec un twist. Malgré son année de sortie, il couvre la saison 1994, la saison maudite. Les voitures étaient prêtes depuis bien longtemps et il était hors de question de tout chambouler pour intégrer la saison en cours.

Un autre problème s’appelle la loi Evin (et ses équivalents étrangers). Tabac et alcool doivent plier bagages alors qu’ils sont omniprésents en sport mécaniques à cette époque. Pour illustrer, McLaren a une livrée Marlboro et Williams une livrée Rothmans cette année-là. Il est donc décidé de se baser sur le Grand Prix d’Allemagne 1994 pour les peintures mais pas que. Entre les blessures ou encore les sponsors, les pilotes faisaient des va-et-viens, pas l’idéal pour créer un line up représentatif. Celui-ci est donc basé sur le même week-end que pour les voitures, expliquant donc l’absence de Senna ou encore Nigel Mansell. Enfin, après le week-end d’Imola 1994 qui ôta la vie de deux pilotes, de nombreux circuits ont fait des changements. Spa rajouta une chicane avant le Radillion, le circuit de Catalogne fit de même dans le deuxième secteur et bien d’autres. Pour le coup, le jeu est le cul entre deux chaises, certains circuits ont le droit au changement, d’autres non, la raison à ceci est inconnue.
Une fois passé ces premiers problèmes, ils font face à un défi de taille : DirectX n’existe pas.
Développé par Microsoft, l’utilitaire permit aux développeurs de développer leurs jeux sur PC sans se soucier du matériel des joueurs, DirectX servant de passerelle adaptative pour les différentes configurations d’ordinateur. Mais ici, ils développent puis vendent un jeu qui ne tournera potentiellement pas sur de nombreuses machines, parfois pour des raisons absurdes, beaucoup de travail étant nécessaire pour adapter au plus grand nombre le logiciel. Dans le monde où le jeu fonctionne, sa 3D à une époque où les cartes accélératrices 3DFX n’existent pas rendit l’expérience calamiteuse pour beaucoup de joueurs.

Pour les quelques survivants, il fallait être équipé d’un joystick voire des premiers volants pour en profiter réellement tant la conduite au clavier peut se révéler étrange et lente. Encore aujourd’hui, malgré la création du mod x86GP2 qui permet de lancer le jeu beaucoup plus simplement et de l’adapter aux manettes modernes, il reste cauchemardesque à lancer et faire fonctionner correctement. Mais sa qualité et son innovation ont toujours mérité les difficultés qui entourent son fonctionnement.
Maintenant, la leçon peut commencer
(Si vous souhaitez passer cette partie, allez à l’intertitre suivant)
Vous êtes en 1996, il fait nuit, la lumière est éteinte, le lecteur CD de l’ordinateur imite le V12 de la Ferrari, la pièce est chaude rien qu’avec le PC. Vous avez fait simple en laissant la configuration de base partout et avez préféré vous lancer dans une course à l’aveugle. Une Williams au Brésil, départ en 13ème place sur 26, les 5 tours semblent bien maigres pour remonter et jouer la victoire mais qu’importe. Les lumières rouges s’allument, vous appuyez sur l’accélérateur en prévision du lancement, la tension monte quand, soudain, le rouge laisse la place au vert.
Les moteurs retentissent à travers vos modestes enceintes, retranscrivant les cris d’une carte son souffrante. Tout le monde se dirige vers le premier virage à tout allure, vous essayez de vous placer à l’intérieur pour plonger tel une torpille alors qu’à votre droite, c’est l’accident. Berger a été trop optimiste, collectant Hakkinen et un surprenant De Cesaris, si ce dernier peut repartir, il en est fini des deux autres. Quant à vous, un blocage de roues a bien failli vous faire passer de la voiture à la civière, mais un écart de Brundle offre tout juste la place pour doubler.
5 places prises dès le départ, en voilà un bon début.
Les virages suivants voient une bataille féroce avec Katayama qui essaie de doubler à tout prix dans la pure tradition des pilotes japonais. Sa manœuvre au quatrième virage est audacieuse et votre défense fébrile, 9ème, c’est pas trop mal non plus et puis c’est que le début. En revanche, votre nombre d’images par seconde en a pris un sérieux coup après un accident derrière faisant voler moultes débris. Cela vous perturbe dans votre virage et vous passez près de la sortie. Arrive la fin du tour, vous remontez sur un Jos Verstappen en difficulté avec sa Benetton, vous prenez l’aspiration et à plus de 300km/h, vous le laissez derrière vous. Mais votre optimisme pousse à un freinage tardif et un dépassement involontaire sur Katayama qui reprend immédiatement sa place. Or, la Tyrrell n’a pas la vitesse de la Williams, la ligne droite du premier secteur offre une chance que vous saisissez, 7ème et déjà à la porte des points.
Cependant, vous n’êtes pas un grand pilote et rapidement, la Sauber de Frentzen ainsi que la Ligier de Panis klaxonnent au côté de Katayama. La fin du tour est une immense ligne quasi-droite, vous êtes cette fois-ci la proie. L’allemand à gauche, le japonais à droite et le français blotti dans l’aileron arrière, ça sent le roussi. Les deux premiers passent quand Panis reste sage et attend la ligne droite d’après, 3 places de perdue et en plus, ils s’envolent, vous ne les reverrez pas.
10ème avec une voiture jouant le titre, on a vu plus brillant mais bon, il reste 3 tours et il peut se passer beaucoup de choses… vous faites donc un tête à queue.
Dans votre malheur, vous avez la chance de rien casser mais vous pouvez multiplier votre place par deux à présent.
Pause, vous vous levez et ouvrez votre fenêtre, la légère brise qui fait couler votre nez vous donne le temps de réfléchir aux milliers de francs investis pour ce moment, tout balancer n’est peut-être pas la meilleure idée. Vous refermez la fenêtre et retournez sur votre ordi, dans le calme et sans vague. Des McLaren et autres Sauber, vous affrontez à présent les Simtek ou encore les Larrousse. Ils ont au moins le mérite d’opposer une faible résistance, leurs tanks ne leur offrant pas réellement une chance.
Fin du 3ème tour, vous êtes 17ème et à la lutte avec un Pierluigi Martini véloce, même avec une Minardi, il représente un vrai défi.
Premier virage, échec. Ligne droite du premier secteur, échec. Deuxième secteur, trop sinueux pour offrir une vraie opportunité. Troisième secteur, vous vous apprêtez à tenter dans le dernier virage avant la grande ligne quasi-droite quand l’italien fait un écart et part tout seul à la faute. Une place gratuite, pas de quoi se plaindre. Vous connaissez un poil mieux le circuit et ça se ressent dans vos temps, Herbert et sa Lotus en 15ème place se rapprochent. Pourtant, vous n’êtes pas devin mais ses 30km/h et l’immense flamme qui fait ramer votre jeu vous laisse penser que vous êtes à présent 15ème. A présent, les voitures sont éloignées, c’est le dernier tour, plus rien à espérer, plus qu’à terminer. Vous entamez une dernière fois la ligne droite du premier secteur quand vous ralentissez.
Vous appuyez frénétiquement sur Q pour accélérer mais votre moteur se contente de crier sans propulser. Ceci est sublimé par les enceintes toujours en vie par un miracle que nulle ne peut expliquer. Vous regardez alors le tableau de bord pour y lire « Transmission failure », vous comprenez que la voiture n’ira pas beaucoup plus loin mais vous essayez quand même de pousser. La lente agonie se termine dans la montée du deuxième secteur, garé dans l’herbe alors qu’un commissaire pousse la voiture qui s’envole magiquement afin de quitte la piste.
La déception est très grande mais pour autant, en vous rejouant la course dans votre tête, vous comprenez que vous venez de vivre quelque chose de nouveau, quelque chose de spécial. Aucun jeu de course n’était jusqu’ici capable de telle prouesse. Vous décidez alors d’éteindre votre machine et de vous coucher, toujours fasciné par le moment que vous venez de vivre. Vous y reviendrez le lendemain, le surlendemain, dans trois jours… Il vous a accroché et à partir de là, c’est l’aventure.
Voilà une manière de résumer ce qu’est Grand Prix 2. Avant d’être une pépite technique, c’est un jeu qui se vit.
Prenons l’exemple de l’imbécile derrière cet article. Au volant de la Pacific de Belmondo que nous pourrions qualifier de combo Lada, il se lança dans une saison complète sans aide et avec la deuxième plus haute difficulté. Le tout sans expérience sinon c’est pas drôle. Le Brésil vit un départ fantastique avec 10 places prises après 2 virages mais le manque criant de talent lui fit visiter les tribunes aussi vite qu’Apicella. Le week-end d’après était celui du Pacifique à Okayama. Coïncidence ou complot, la Pacific était un avion de chasse dans le Pacifique. Parti 16ème, il remonte vite et se retrouve à se battre pour la 5ème place avant qu’Alesi ne l’envoie dans l’herbe. Maintenant 13ème, un freinage vaillant avec un aileron bringuebalant termina ses espoirs dans un petit bac. Un crash du jeu cette fois-ci le poussa à se retirer.
Un autre joueur aurait pu prendre la Williams de Damon Hill, gagner les deux courses en se battant avec Schumacher et prendre autant de plaisir, le jeu est extrêmement satisfaisant peu importe ce qu’il se passe. Puis il n’est pas injuste, si la voiture quitte la piste, ce n’est pas un hasard. Surtout quand on prend en compte sa jouabilité aux petits oignons.
Comme un poisson dans l’eau
29 ans après sa sortie, sa maniabilité est encore une des meilleures disponibles. Précise, satisfaisante, juste et réaliste, elle n’a rien a envier aux jeux F1 modernes à la qualité fluctuante. Sans aide, le jeu offre un contrôle total mais ne devient pas pour autant une arène pour les 1% des plus névrosés capable de passer 20h en spin pour comprendre. Il est accessible et si les aides sont activés alors là, même jouer au clavier n’est pas utopiste. Un freinage stupide est possible ! Mais le joueur en paiera les conséquences, c’est la punition éducative car au prochain tour, le pilote sera plus prudent. Mais si il fait pire, il saura pourquoi il l’a fait. Il en est de même avec les accélérations, sans antipatinage il reste possible d’être optimiste mais un brin trop de gaz et c’est direction le rail. Pour rester dans le thème, il arrive de glisser, dans un jeu de course classique, avec de la maîtrise c’est gérable mais ici non. Les légères glisses sont rattrapables avec des manœuvres vaudous, n’espérez même pas si les 15° d’angle sont dépassés. C’est pas illogique en considérant les dangers qu’étaient ses bolides mais ça peut être très frustrant.
Quittons les virages le temps d’expliquer l’aspiration. Dans les jeux de course de son époque, c’était souvent une science étrange qui, quand elle était présente, faisait accélérer soudainement votre voiture par magie mais pas ici. Le phénomène se déclenche à partir d’une certaine distance et plus elle se réduit, plus c’est efficace. Puis il faut bien se placer, commencez à sortir légèrement de la zone et la pénalité est immédiate. Mais un joueur avisé saura prendre le risque d’y rester aussi tard que possible pour doubler car oui, une fois sorti la vitesse redescend vite. En parlant de dépassement, parlons concurrents et d’intelligence artificielle.
Et malgré toutes ses qualités, c’est ici qu’il brille le plus.
Une intelligence artificielle intelligente
Oui, c’est possible. Contrairement à 90% des jeux de courses qui font la part belle aux Tigre 1 retournant les joueurs innocents sans remords, cette IA prend acte de votre présence. C’est peut-être un détail pour vous mais pour moi, ça veut dire beaucoup (moins de soufflements de nez après un attentat en plein virage). Tentez un dépassement par l’intérieur et l’adversaire vous laissera de la place. Par l’extérieur et vous ne serez pas jeté sur le vibreur. En revanche, attention à ne pas être dans un angle mort ou ce sera la formation d’un couple de patinage artistique.
Également, les pilotes n’hésitent pas à se battre entre eux, offrant parfois des passes d’armes folles mais aussi, des erreurs car oui, c’est possible, ils ne sont pas sur des rails. Et rien que ça c’est fou, cela amène beaucoup de diversité dans les courses puisque rien n’est joué avant d’avoir passé la ligne contrairement à un Gran Turismo sorti l’année suivante. Puis il lui arrive d’avoir des dégâts voire des pannes, elle est exposée aux mêmes dangers que le joueur et ne peut pas tricher, fait rare dans les jeux de courses. Les voitures peuvent surperformer certes, mais Belmondo ne va pas titiller Alesi pour autant et c’est parfait comme ça. Mais pour rendre possible de folles batailles, il faut des colisées adéquats.
C’est des voitures qui tournent en rond sur de magnifiques cercles
Toute la saison 1994 est présente, laissant un panel de circuits qualitatif certes, mais leur réalisation joue beaucoup dans l’appréciation de ceux-ci. Il faut nuancer, les circuits plats marchent généralement mieux que ceux à relief, le Brésil est particulièrement compliqué à rouler tant l’élévation ne correspond pas. Mais Okayama qui a aussi ce problème reste bien plus agréable, tout comme Imola, certains semblent avoir eu plus de chance.
Monza par exemple est un plaisir à rouler car c’est une planche à pain.
Mais ce qui vient finir de rendre ce jeu magique, ce sont les joueurs eux-mêmes.
Une communauté encore active
En début 2025 sort x86GP2, permettant de lancer le jeu sur des machines modernes. Mais en quelques semaines seulement après la sortie, d’un simple mod de compatibilité à un renouveau avec notamment l’intégration de la pluie dans le jeu. Ca, allié aux nombreux mods développés au cours des années, le jeu redevient une place forte de la simulation, malgré son âge.
Grand Prix 2 aura marqué son époque par ses prouesses techniques et son sérieux. Il faut attendre son successeur 4 ans plus tard pour voir un jeu au niveau bien que Grand Prix 3 sera beaucoup moins marquant.